Le franglais, vous likez ?

Le franglais est partout en France

Depuis mon retour en France en 2016, je n’ai pu ignorer le franglais présent au quotidien, comme sur cette publicité pour pâte à tartiner ! D’abord surprise, je me suis évidemment intéressée à ce phénomène linguistique. Il n’est pas nouveau, certes, mais il a évolué et a pris une ampleur non négligeable. Aurait-il au moins l’avantage d’aider à l’apprentissage de l’anglais ?

Dans les années 80 et 90

Le walkman de SonyL’emprunt de mots anglais ne date pas d’aujourd’hui. Quand j’étais plus jeune on écoutait (déjà) de la musique anglo-saxonne et on regardait (parfois) des films en VO. En 1979 le « walkman » est arrivé en France, rebaptisé « baladeur » en 1983 (aujourd’hui remplacé par le lecteur MP3). Je me souviens aussi du mot « look« , utilisé dans cette chanson de 1984 qui a ensuite donné « relooker » ! Dans les années 90, le franglais était surtout perçu comme le jargon de certaines professions, comme en témoigne le sketch Les publicitaires des Inconnus de 1993. 

Le droit au français, 1994

La Loi Toubon est donc apparue en 1994 dans le but de « protéger le patrimoine linguistique français et d’affirmer le français comme langue de travail, langue d’enseignement et de communication en France. » Pas toujours appliquée et souvent raillée (des facétieux l’avaient surnommée « loi Allgood »), cette loi était encore défendue en France en 2014. Le droit au français ne serait pas « un projet de défense contre l’anglais, mais plutôt celui d’une ouverture au plurilinguisme dans le monde. » Certains en reconnaissaient néanmoins les limites pour « endiguer la tendance croissante à employer des termes d’origine anglo-américaine ». 

Le franglais aujourd’hui

En effet, l’anglais s’est dans le langage des français. Voici quelques exemples relevés au quotidien : « j’ai perdu mes shoes » ; « oh, c’est trop cute ! » ; « t’es la best ! » ;  « on est restés focus » ou encore « on est une team ». Mais aussi dans les expressions comme « je suis plus excité que ever ! » ou « il était dead pauvre ». Parfois le terme est intégré dans la syntaxe française comme dans « j’ai chillé cet aprèm », « tu nextes ça et tu avances ! »; « c’est une killeuse » ; « c’est badant ! » ; « j’ai greed comme un singe » ; « il était full stuff, full armé ». Quant à « ça fait sens », ou « c’est inspirant« , ce sont des anglicismes et il y en beaucoup

Pas seulement à l’oral

Même si ces expressions font partie du langage courant, elles sont aussi utilisées à l’écrit. J’en ai trouvé en effet dans des magazines et des bandes-dessinées. Ainsi, le franglais fait partie du langage des générations Y et Z (nés entre 1980 et depuis 2000), mais aussi de tous ceux qui veulent communiquer ou s’identifier avec elles. Après tout, parler couramment anglais est devenu une priorité dans le recrutement en France, il n’est donc pas étonnant que cette langue ait une telle influence. Donc aujourd’hui on emploiera plutôt cheateur que « tricheur » et cute plutôt que « mignon » (d’ailleurs on m’a dit que « cute » est « encore plus mignon que mignon ») !

Le rôle des nouvelles technologies

Bien sûr le développement d’Internet a favorisé l’émergence d’un langage international de communication. Il y a (et ce n’est pas nouveau) des mots issus de l’innovation technologique, comme « tweeter » et « liker » associés aux réseaux sociaux . « Jouer une game » et « il m’a muté » viennent des jeux vidéos. L’anglais est une langue concise et efficace, devenue idéale pour notre culture influencée par les formules et les slogans. Ainsi, plutôt que de parler d’animateur en ligne ayant une chaîne Youtube, on dira évidemment « un youtubeur (ou une youtubeuse) ». De même sur Facebook, pour expliquer la connexion entre amis qui permet de suivre leur actualité personnelle, on dira « follower ». 

Dans tous les sens 

Pour reprendre l’expression de Béatrice Goulard de Montmirail dans le film Les Visiteurs (sorti en 1993), l’anglais « ça fait plus smart ». Ainsi depuis des décennies on a favorisé des mots qui ressemblent à l’anglais comme brainstorming et sponsoring, ou encore marketing (qui n’a d’ailleurs jamais pu être remplacé par mercatique).

Mais à l’inverse, dans la langue anglaise il y a eu aussi beaucoup d’emprunts au français, comme « cliché », « avant-garde », « faux pas » ou encore « je ne sais quoi » qui sont aujourd’hui dans le langage courant. Et les mots français sont très vendeurs, surtout dans la mode. Enfin n’oublions pas que le français emprunte aussi (certes dans une moindre mesure) à d’autres langues : kawaï ; émoji viennent du japonais, ciabatta  ou barrista viennent de l’italien, mais aussi roiboos de Afrikaan ou encore oolong du mandarin.

Effets pervers

On pourrait penser que le franglais aide à l’apprentissage du vocabulaire anglais. Ainsi « cloud » c’est le nuage informatique, « windows », le logiciel aux multiples fenêtres ou encore « kite », le cerf-volant qui a inspiré le kitesurf. Mais attention : en fait certains mots n’existent pas en anglais ! En effet parking  se dit « car park », brushing  se dit « blow dry » et pressing se dit « dry cleaner.  De plus, les mots ont souvent pris une mauvaise orthographe, comme « rosbif » pour roast beef ou « la loose », qui devrait en fait s’écrire « lose » (du verbe perdre) car « loose » veut dire en fait « relâché, libéré ». D’ailleurs ça se prononce avec un « s ». Justement, les mots « thug life », « shocked » ou « pumped up » sont souvent prononcés « à la française » et ne seraient sûrement pas compris par des Anglophones !  Pire encore, certaines expressions s’éloignent de l’original. Par exemple, dans « elle est en crush sur moi », le verbe être a remplacé le verbe avoir de « she has a crush on me ». Et l’expression « faire rage quitte » ou je ragequit » (du verbe « to rage-quit », abandonner sous l’effet de la colère), n’aidera pas à connaître l’autre sens du verbe to quit, démissionner . Enfin, l’expression je suis plus excité que ever a conservé une construction française qui ne permet en aucun cas d’apprendre le comparatif anglais more than. Pour conclure, je constate que le franglais n’encourage ni à apprendre du vocabulaire, ni à bien prononcer les mots et encore moins à bien construire des phrases en anglais.

Artificiel

Au fait, connaissez-vous le spanglish (ou espanglish) ? C’est la langue des enfants d’immigrés hispanophones aux Etats-Unis et elle est utilisée dans les médias, dans les livres aussi bien que dans la rue. Elle correspond à une réalité socio-linguistique. Et même si elle a longtemps été méprisée, on lui reconnait aujourd’hui un rôle identitaire pour toute une population biculturelle. Par contraste, si de nos jours le franglais a également un rôle identitaire comme le verlan à son époque, il n’en demeure pas moins artificiel. De toute évidence, il n’est pas l’expression d’une véritable identité sociale en France.

Des influenceurs qui aiment le français

Les artistes Big Flo et Oli et SqueezieLes rappeurs Bigflo et Oli et le  youtubeur Squeezie, ont écrit la chanson freestyle du dico avec Alain Rey, du dictionnaire Robert, en intégrant des mots savants dans leurs paroles : « Mon flow est en feu/ j’suis plus chaud qu’un cubilot/ Monte le son dans le casque, écoute nos histoires/Les MC pètent un câble épissoir /Prends tes places, viens voir le spectacle/Tu vas kiffer jusqu’à la fin quitte à mourir d’une épectase ». Le rappeur Stromae lui non plus, n’a aucun scrupule à chanter en français : « Tu étais formidable/ j’étais fort minable »,  » Dites-moi d’où il vient/ Enfin je saurai où je vais/ Maman dit que lorsqu’on cherche bien/On finit toujours par trouver. Et voici des paroles du chanteur Soprano : « tu es ma secrétaire/ tu gères mon organisation /Tu allèges mes neurones grâce à tes notifications/ Plus besoin d’aller voir la famille vu que tu me les follow/ Pour leur prouver que je les aiment, je n’ai qu’à liker leur photos ». Enfin Black M se permet même quelques allitérations dans « Sur ma route, y’a eu un tas d’bouchons/ La vérité, j’ai souvent trébuché/ Est-ce que tu sais que quand tu touches le fond/Il y a peu de gens chez qui tu peux te réfugier? » Il est clair que dans leurs chansons, ces artistes français reflètent le langage d’aujourd’hui certes, mais ils montrent aussi un fort attachement à  la langue française.

En conclusion

Oui, c’est sûr aujourd’hui on peut entendre les jeunes dire : « j’tai pranké », « je me suis fait bait » ou encore « Oh le move ! » Mais pour être honnête, ils utilisent aussi les termes « abruti », « flibustier » ou encore « saperlipopette » ! Autrement dit,  la langue française évolue au fil du temps, mais elle est robuste et n’est pas du tout en train de disparaître. Dans ce contexte, le franglais n’est donc pas une menace. Ce langage à la mode est surprenant peut-être, agaçant sûrement, mais ce qui est le plus désolant, c’est qu’il n’aide pas non plus à apprendre la langue de Shakespeare.

La grammaire, est-ce-bien nécessaire ?

On me demande parfois (avec une légère inquiétude !) si je propose de la grammaire dans mes cours. En effet, si comme moi vous avez été éduqué(e) en France, vous avez peut-être des souvenirs d’analyses de phrases interminables, sans vraiment d’intérêt. Pour apprendre une langue étrangère, ce qui est important c’est surtout le vocabulaire, non ?

Apprendre comment se disent tels et tels mots, sans savoir comment les assembler et construire une phrase, cela limitera votre communication à : « bread, please » ou « vino, por favor » au restaurant par exemple. Parler ainsi quand on est un touriste, c’est acceptable. Mais si vous avez besoin de vendre à un client ou de commander chez un fournisseur étranger ? Dès que vous devrez séjourner en dehors de l’Hexagone, il faudra tôt ou tard apprendre à dire plutôt « Could I have some bread please? » ou encore « ¿podría darme este vino por favor?« 

© Philippe Geluck

La grammaire c’est d’abord « des règles à suivre pour parler et écrire correctement« . Il peut donc y avoir comme en français une différence entre ce que l’on devrait dire et ce qui se dit couramment. Mais à quoi servent de telles règles si on arrive à s’exprimer et à se faire comprendre parfois sans les appliquer ? Pour citer Aristote : « qui peut le plus, peut le moins ». Par exemple, tous les francophones comprennent l’expression « ch’sé pas » comme « je ne sais pas », base de notre compréhension commune. Ainsi, quand vous apprenez une langue étrangère, il faut d’abord apprendre la formule la plus correcte. Ensuite vous pourrez apprendre les variantes qui vous aideront dans la vie courante.

Par conséquent, la grammaire, c’est aussi « l’ensemble des structures linguistiques propres à telle ou telle langue, la description de ces structures et du fonctionnement de cette langue. » Et quand on apprend une langue étrangère, elle permet de bien comprendre et utiliser :

  • L’ordre des mots dans la phrase : par exemple « he’s a deeply loving human being » (sucession d’adjectifs) est différent de « he’s loving deeply a human being » (sujet, verbe, complément). De plus, les mots en anglais se trouvent souvent dans l’ordre inverse du français. Par exemple, « That’s Peter’s big blue ball », se traduit par « c’est le grand ballon bleu de Pierre. »
  • La fonction des mots dans une phrase. Par exemple, dans « Julie’s children are nice », le ‘s indique la possession, alors que dans la phrase « Julie’s nice with her children », c’est le verbe être. En fait, même l’apostrophe peut faire toute la différence en anglais, quand on écrit « the milk is in its container » (possessif neutre) plutôt que « it’s the milk container » ! (traduction de « c’est »)
  • L‘orthographe des mots. Par exemple, si vous dites en espagnol : « le dejo » c’est très différent de « le dejó ». Dans le premier cas, la personne est en train de quitter quelqu’un, dans le second, le même fait est raconté par une tierce personne. Ou encore, si vous dites « Es blanca esta perra », esta est un adjectif démonstratif. Dans « la perra está despierta », c’est le verbe être. Enfin dans « ésta es mi perra, » c’est un pronom démonstratif !

Alors, si la grammaire est bien nécessaire, voici quelques conseils pour en tirer profit au maximum :

  • Revoir le « jargon » pour différencier un nom d’un verbe, un adjectif d’un adverbe, une préposition d’un adjectif possessif etc…
  • Si possible, apprendre des règles expliquées dans la langue étrangère et pas par des francophones. C’est souvent plus clair, plus précis et plus exhaustif !
  • Pour les conjugaisons, toujours revenir à l’infinitif du verbe (sa forme non conjuguée) et connaître son groupe.
  • Comprendre la valeur de chaque temps pour savoir quand utiliser les utiliser.
  • Apprendre des formules par cœur quand c’est différent du français. Par exemple : when he comes ou I wish I were here ou encore cómo si fuera, para que viniera et cuando venga pour l’emploi du subjonctif.
  • Etablir son propre système d’apprentissage, qui a du sens et permet aussi de s’amuser tout en apprenant ! C’est fondamental pour continuer à progresser.
  • Enfin, ne pas oublier de mettre en pratique les règles que l’on apprend. Par des exercices, mais ensuite en expression libre. Imaginer un dialogue ou écrire un mail par exemple. Juste quelques phrases suffisent.

Pour conclure, apprendre une langue étrangère se réduit-il alors à connaître des règles de grammaire ?! Non bien sûr ! Pour parler, il faut aussi savoir utiliser un mot à bon escient et le prononcer correctement. Ensuite il y a les expressions idiomatiques, le ton et l’humour… On n’a jamais fini ! Et doit-on apprendre toutes les règles grammaticales pour bien parler une langue ? Encore non ! Les nourrissons apprennent bien par imitation, sans pour autant connaître de règle ! Le français est ma langue maternelle, mais je ne connais pas toutes les règles grammaticales. Mais, grâce à mon éducation scolaire, j’ai appris à les comprendre et à les utiliser pour mieux communiquer.

Dans l’apprentissage d’une langue étrangère, c’est le processus inverse : la grammaire est un fondement et un cadre sur lequel on peut s’appuyer pour progresser. Peu à peu, les règles sont intériorisées pour arriver à parler couramment. Comme le dit si bien Stephen King (ci-dessous) : « La grammaire n’est pas juste une emmerdeuse, c’est une cane que l’on attrape pour mettre ses pensées sur pied et les faire marcher. » (traduction personnelle !)